Protéger les Dragons : L’injustice brûlante des familles dysfonctionnelles
- Laure Nézondé
- 27 janv.
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 28 janv.

Pourquoi dans les familles dysfonctionnelles, ce sont toujours les personnes les plus toxiques qu’on protège en priorité ?
Imaginez une famille où un dragon trône au milieu du salon 🐉. Il est imprévisible, explosif. Il crache du feu à la moindre contrariété. Ce dragon maintient la peur dans tout l’écosystème familial, directement, ou indirectement. Alors chacun s’organise, compense, se contorsionne, pour ne pas le réveiller... et finir calciné. Cela vous parle ?
Le dragon c’est l’image qui m’est venue en premier : un feu qui surgit sans prévenir, brûle tout sur son passage, puis s’éteint aussi brutalement qu’il est apparu. Avec le dragon, tout commence dans une brutalité fulgurante et tout se termine de la même manière. Et une fois le feu passé, c’est comme si rien ne s’était produit. Les dégâts sont là, mais ils ne sont pas reconnus. Le feu est ravalé dans la gueule du dragon.
Le Dragon, qui est-il ?
Le dragon, c’est cette personne (souvent un parent, parfois un grand-parent ou un frère/sœur, souvent l’aîné) qui occupe tout l’espace émotionnel de la famille. Je parle bien d’espace émotionnel, car il se peut que cette personne soit physiquement loin. Mais même éloignée, son spectre est bel et bien au milieu du salon.
Ce dragon est insensible aux blessures qu’il inflige, insensible aux personnes qu'il brûle, et aux potentiels "dommages collatéraux" qui ont eu la mauvaise idée de se trouver au même endroit, au même moment. Bon le portrait n'est pas glorieux jusque là. Mais je ne peux pas aller plus loin sans évoquer sa propre douleur ... Son insensibilité affichée est à la hauteur de la blessure qu’il porte en lui. Avez-vous déjà tenté d’approcher un animal blessé ? si blessé qu’il empêchera quiconque de s’approcher de ses plaies. Il pourra même mordre la main de celui qui lui donne à manger.
Alors, on le contourne, on le protège en quelque sorte, pour ne pas déclencher sa colère, on marche sur des œufs. Cela peut passer par des plans de table vus et revus et corrigés dans centaines de fois pour la préparation de repas de famille, des évitements, des sujets qu’on n’aborde pas, on annule des plans, on ment sur ses sentiments, on se tait face aux insultes. Pour ne pas déclencher de critiques incessantes, on évite tout sujet personnel, on rit à des piques humiliantes.
Eviter, minimiser, absorber, mentir, se taire… Une vraie gymnastique émotionnelle. Epuisante.
Narcissique, oui, colérique, oui, manipulateur, parfois
Avec le temps, j’ai fini par dresser une liste des caractéristiques de ces dragons (hommes ou femmes) : peut-être en reconnaitrez-vous dans votre famille proche :
👉 Il se sent au centre du monde, et pourtant reproche d’en être exclu. Tout tourne autour de son humeur, de ses blessures, de ses besoins. Les vôtres ? Inexistants car ce sont des "sensibleries".
👉 Il ne supporte pas la critique, même gentille, même constructive. Une simple phrase du style « J’aimerais qu’on parle calmement » représente pour lui une attaque personnelle, et donc une justification pour exploser.
👉 Il réécrit la réalité. Ce qu’il a dit hier n’est plus ce qu’il a dit hier. Ce que tu as ressenti n’est pas ce que tu as ressenti. Tu es trop sensible, trop susceptible, tu exagères. ET le pire, c'est qu'il est sincèrement amnésique tant la réalité doit correspondre à sa vision des choses.
👉 Il alterne chaud et froid de façon extrême. Un jour il te congratule, te donne quelques gentillesses, le lendemain, il peut te dire que tu le déçois, que tu es ingrat.
👉 Il exige une loyauté absolue. Quitte à ce que tu trahisses tes propres ressentis, mais pourra te rejeter du clan à la première contrariété.
Et le plus vicieux dans tout ça : il n’a pas forcément l’air « fou » ou « malade » aux yeux des gens de l’extérieur. Souvent, il est même plutôt charismatique, drôle, généreux ☺️. Ses amis le trouvent charmant. Et il l’est !
Le dragon, figure du symptôme familial
Le dragon est rarement “méchant” alors que tout porte à le croire. Il est avant tout profondément blessé, souvent depuis l’enfance. Il et porte en lui des douleurs qui n’ont jamais pu être reconnues, encore moins réparées.
Voici une petite liste non exhaustive de ce dont il souffre le plus souvent et qui mériterait que l'on soigne avec douceur et prudence :
— ❌une blessure narcissique massive : Quelque chose, très tôt, a fissuré son sentiment d’exister pleinement :ne pas avoir été vu, choisi, protégé, ou reconnu pour ce qu’il était. Souvent le cas chez les ainés, ou celui du milieu. Depuis, il vit avec une sensation diffuse d’humiliation, de manque, ou d’injustice.
— ❌ une insécurité affective chronique : Le dragon a très peur. Et plus il a peur, plus il fait peur. C’est souvent une peur primitive : peur d’être abandonné, remplacé, ignoré. Alors il occupe l’espace et prend toute la place. Parce que disparaître serait pire que tout.
— ❌une incapacité à ressentir sa propre vulnérabilité : Sa douleur est trop ancienne, trop profonde. S’il la sentait vraiment, elle l’engloutirait. Alors il s’est cuirassé : dureté, contrôle, colère, domination, et surtout : victimisation…Peu importe la forme, tant que la faille reste inaccessible, pour lui comme pour les autres.
— ❌une confusion entre amour et menace : Pour lui, être en lien signifie être exposé : parce que la proximité réveille ses blessures. Donc il attaque, repousse, déstabilise. Et bien souvent, il préfère détruire le lien plutôt que risquer d’y être à nouveau blessé.
En psychogénéalogie, on dit que cette personne porte les symptômes d’une histoire qui le dépasse.
Il exprime, par son feu, ce que la famille n’a jamais pu regarder en face. Et ça, ça aide à comprendre et à mettre de la distance avec la douleur du présent. Notre dragon porte des conflits anciens (des tensions jamais réglées, mises sous le tapis, mais toujours actives), des violences transgénérationnelles (des abus, humiliations ou silences transmis de génération en génération), des loyautés invisibles (des fidélités inconscientes à un parent, une histoire ou une souffrance passée), des traumatismes non digérés (des événements trop douloureux pour avoir été vraiment traversés ou nommés).
Le pacte de déni collectif
On croit qu'il est normal de s'ajuster, se taire, encaisser, éviter (et parfois se défendre). Comme si ces compensations étaient un devoir en tant que membre du clan.
👉 On absorbe, on se tait, on répare, on fuit parfois, puis on revient par culpabilité. Ces compensations, je les appelle aujourd’hui des contorsions familiales 🤸.
Celui qui blesse est intouchable car la règle est simple : il faut maintenir le lien. Alors on isole les victimes, jugées « trop sensibles » pour maintenir la « paix familiale ». D’ailleurs les larmes que vous verserez seront autant de mépris qui vous sera adressé : le dragon n’y voit que de la faiblesse, et généralement, ne les voit même pas.
En d’autres termes, c’est lui qui mène la danse. Et cela semble bien injuste pour ceux qui le vivent. Pourquoi ? Une famille fonctionne comme un système vivant : tout est parfaitement orchestré pour éviter l’effondrement. Alors quand une personne crée du chaos (violence, instabilité, manipulation, menaces de rupture des liens, addiction…), la famille ne cherche pas forcément la justice, mais à préserver l’équilibre ⚖️.
Protéger implicitement la personne problématique devient alors une stratégie de survie collective, même si elle est profondément injuste. Les autres membres s’adaptent : résister coûte trop cher.
Dans quelles familles ce dragon opère-t-il le plus facilement ?
Les familles où « on ne lave pas son linge sale en public ». Où dire la vérité serait trahir.
Les familles où l’image compte plus que le bien-être. « Tant que ça a l’air bien de dehors… »
Les familles marquées par la honte ou le secret (addictions, violences passées, deuils non faits, etc.). Le dragon prospère dans le silence.
Les familles où un des parents (ou les deux) a grandi avec un dragon lui-même. C’est transgénérationnel : on reproduit sans s’en rendre compte ce qu’on a subi.
Les familles où l’un des parents joue le rôle du « pare-feu » ou du « sauveur ». Il ou elle absorbe les flammes pour protéger les enfants… et du coup, le dragon reste confortablement installé, là, au milieu du salon.
De la contorsion à la contusion… à la fracture
On ignore les abus, les menaces de rupture, les comportements toxiques pour éviter le conflit. Mais le prix à payer est si cher ! Parlons un peu de ces brûlures invisbles.
Les conséquences sur les membres de la famille sont nombreuses (émotionnellement, physiquement). Voici une petite liste de symptômes dont souffrent souvent les victimes, ou dommages collatéraux. Vous allez surement vous reconnaître !
➡️ Stress chronique ? Évidemment : quand le corps a appris à vivre en alerte permanente. Tension dans les épaules dès que l’on approche du dragon, cœur qui s’emballe pour un rien, insomnies où l’on repasse en boucle les scènes évitées, ou ce qu’on aurait aimé dire si on en avait eu le courage.
➡️ Migraines ? chez certains elles sont quasi quotidiennes pendant des années, et puis aussi des douleurs au ventre sans raison médicale. Le médecin dit « stress ». Mais on sait : c’est le prix de marcher sur des œufs 24/7. On parlera aussi peut être de maladies auto-immunes, quand on ne peut s'en prendre à l'agresseur, on s'en prend à soi -même (cf "le grand dictionnaire des malaises et des maladies", de Jacques Martel)...
➡️ Anxiété généralisée : c’est aussi le prix à payer quand on anticipe les explosions même quand il n’y a personne. L’anxiété peut devenir une seconde peau : toujours prêt à ravaler, à minimiser, à disparaître pour éviter le conflit.
➡️ Dépression larvée : à un moment, la fatigue devient plus qu’une fatigue. Quand on sacrifie trop de soi pour maintenir le lien… il y a toujours un prix à payer pour l’auto-trahison.
➡️ Relations brisées ailleurs : le schéma peut aussi se reproduire hors de la famille. On attire alors des partenaires qui nous font marcher sur des œufs, des amis qui prennent sans donner, des collègues qui nous méprisent un peu. Quand on a appris que l’amour = absorber les colères, que le respect = se taire, que dire « non » = danger. Résultat : des amitiés superficielles, des ruptures douloureuses, une solitude choisie parce que faire confiance fait trop peur. (j'ai écrit un article sur le sujet : pourquoi choisit-on ce partenaire )
➡️ Perte d’identité profonde : ça c’est le plus dur. A force de contorsions, et de montagnes russes émotionnelles, il n’y a plus de juste milieu pour savoir qui l’on est : parfois on se tait, parfois on hurle et on devient ce dragon, alors qu’on fait tout pour ne pas lui ressembler… Qu’il est difficile ce choix. ⚠️ Si je dis stop, je trahis. ⚠️ Si je pars, je suis ingrat. ⚠️ Si je ressens de la colère, je deviens comme lui.
Pourquoi et comment briser le cycle ?
Quand le chaos devient normal, les victimes deviennent complices, et les générations suivantes héritent du même chaos.
Briser le cycle ne se fait pas d’un claquement de doigts, mais c’est possible – et c’est l’acte le plus puissant qu’on puisse faire pour soi et pour ceux qui viennent après.
En tant que psychopraticienne, j’accompagne de nombreuses personnes qui viennent avec cette même histoire : le dragon familial, les contorsions, les brûlures invisibles, le cycle qui se perpétue.
Mais une chose est frappante : je n’ai jamais eu de dragon dans mon cabinet 👀.
Pourquoi ? Parce que le dragon ne vient pas en thérapie – ou très rarement, et quand il le fait, c’est souvent pour « prouver » que les autres sont fous, pas pour changer.
Alors je soigne les blessures des blessés. Très souvent, on fait une thérapie pour pouvoir vivre parmi ceux qui n'en font pas^^😱😱😱
Que faire ??
Y voir clair est la première étape. Arbre généalogique émotionnel, journal, discussions avec un/e ami de confiance ou un/e thérapeute. Nommer le dragon, les contorsions, les brûlures : ça enlève déjà une partie de son pouvoir.
👉La thérapie peut être un tournant sur ce chemin : prendre conscience et nommer.
Pas n’importe laquelle : une qui travaille sur les traumas (EMDR pour désensibiliser les souvenirs douloureux), sur les schémas (pour repérer et changer les croyances limitantes), ou transgénérationnelle (pour explorer les non-dits familiaux). Faire également un travail sur l’attachement et les émotions bloquées. C’est dur, parfois ça fait remonter des vagues, mais ça libère : on arrête de revivre les mêmes scènes en boucle.
👉 Les constellations familiales sont un merveilleux outil également pour voir ce qui se joue, et comprendre la terrible souffrance de nos dragons. Cela aide beaucoup à prendre de la hauteur.
👉Poser des limites fermes Dire « non » sans culpabilité. Moins de contacts, ou contacts encadrés (pas de sujets sensibles, pas de critiques). Parfois, la coupure temporaire ou définitive est indiquée – pas par vengeance, mais par auto-protection. C’est douloureux au début (culpabilité immense), mais c’est vital : on protège son énergie pour ne plus la donner au dragon.
👉 Rééduquer son système nerveux Le corps a appris la survie en mode alerte. Alors apprendre à respirer profondément, à se sentir en sécurité seul/e, à tolérer ses émotions sans les enfouir. Yoga, méditation, promenades, sommeil régulier : tout ce qui calme le système nerveux aide à ne plus réagir comme avant.
👉Créer de nouveaux modèles : s’entourer de relations saines : ami/e/s qui respectent les limites, partenaires qui communiquent sans exploser. Si on a des enfants : leur montrer qu’on peut exprimer la colère sans hurler, qu’on écoute leurs besoins, qu’on s’excuse quand on se trompe. C’est ça, transmettre autrement.
👉 Et pour finir, je pense que c’est l’étape la plus difficile et longue, mais la plus nécessaire : faire le deuil du parent idéal. Accepter que le dragon ne changera pas, que l’amour qu’on a reçu était conditionnel ou absent. Il y a des combats que l’on ne peut pas mener, et qui nous dépassent.
Si vous reconnaissez votre dragon dans ces lignes, sachez que vous n’êtes pas seul/e. Vous n’êtes pas ingrat/e, ni égoïste.
La vraie famille, celle qui mérite d’être protégée, c’est celle qui ne brûle pas. Et si vous devez choisir entre le dragon et vous… choisissez-vous.
With Love ♥
Laure





Commentaires